vendredi 20 mai 2022
Catalogue
Le paparazzo
Marco est un photographe d’art qui éprouve bien du mal à vivre de son talent. Les galeries et les revues spécialisées se font tirer l’oreille pour prendre ses réalisations qui, pourtant, sont généralement bien accueillies par la critique. Il réussit à se faire embaucher par un photographe professionnel qui se cherche un assistant et qui le connaît de réputation. Son nouveau patron est spécialisé dans la photographie de personnalités ; il s’agit en fait d’un de ces paparazzis qui suivent à la trace les visages connus dans l’espoir de les saisir dans des situations compromettantes. Marco s’attelle à ses nouvelles fonctions sans grand enthousiasme, persuadé de gâcher son talent. Les seules personnes qui l’encouragent dans cette voie sont sa fiancée, avec laquelle il vit, et Ludovic, un des contacts de son nouveau patron, un « rabatteur » avec lequel il s’est lié d’amitié. Un soir, Ludovic amène Marco à une « fête privée » où, espèrent-ils, ils pourront prendre d’intéressants clichés. En errant dans la villa où ils se sont introduits, ils débusquent un groupe, hommes et femmes confondus, qui ont trouvé le moyen de se divertir entre adultes à l’écart du reste de la fête. Marco profite de l’occasion pour mitrailler la scène en s’assurant de photographier toutes les personnes présentes. Le lendemain, il entreprend de développer ses photos avec l’aide de sa fiancée, n’osant pas se servir du laboratoire de son patron de peur des yeux indiscrets. Bien lui en prend, car il découvre, parmi le monceau de corps imbriqués, un ministre et un conseiller influent du gouvernement. Indécis, Marco ne sait quel parti prendre, mais sa fiancée l’encourage à publier ses photos sans tarder. Se rendant à la justesse des arguments, il met les photos en lieu sûr et monte un dossier qu’il fait parvenir aux principaux quotidiens de la capitale. Sa démarche étant restée sans écho, il s’adresse ensuite aux autres journaux, puis aux hebdomadaires et, enfin, aux agences de presse, sans plus de résultats. Comprenant enfin qu’une consigne du silence frappe le monde de la presse écrite, il se décourage. Même Ludovic, après un temps, lui conseille d’abandonner. Seule sa fiancée le pousse à poursuivre. Enfin, à force d’acharnement, il réussit à intéresser une chaîne de télévision privée qui accepte de diffuser les photos dans le cadre d’un reportage plus vaste sur la corruption du gouvernement. Lorsque le producteur lui demande d’identifier toutes les personnes figurant sur les photos, Marco remarque une des femmes présentes à la « fête » qui ressemble étrangement à sa fiancée. Mise devant les faits, celle-ci finit par avouer que seul un scandale politique pouvait lui permettre d’échapper à cette existence sordide.
– Pascal Hecto – 400 p. – 1998 – À la fois épigramme du monde politique et apologie du talent artistique brimé, ce roman sulfureux et haletant combine subtilement le suspense et la remise en question individuelle.
jeudi 19 mai 2022
Inflession
Avec l'inflation qui menace d'entraîner une récession, l'avenir économique s'annonce sombre. Mais qu'on se rassure, ce genre de crise est toujours particulièrement bénéficiaire aux super-fortunés qui trouvent le moyen de s'enrichir encore davantage par quelque moyen spéculatif dont ils ont le secret.
Sans compter que, au besoin, leurs serviteurs qui occupent le pouvoir politique, dans le pire des cas, peuvent toujours les tirer d'embarras si les choses devaient mal tourner. À preuve, souvenez-vous de l'année 2008.
Bref, la catastrophe annoncée ne peut être totale puisqu'il y aura 1 % de la population qui s'en tirera très bien.
Ouf! ça rassure!
mercredi 18 mai 2022
Catalogue
Le pancréas amoureux
Denis est un homme tout à fait normal exception faite d’une condition particulière qui a mystifié le corps médical et, au sein de leurs restreints arcanes, lui a apporté une renommée dont il se serait effectivement bien passé : pour une raison inconnue, le siège de ses émotions se situe dans son pancréas plutôt que dans son coeur. Au début, la chose l’avait surpris, mais comme, de toute façon, l’amour est un sentiment universel, il vint à l’idée de Denis que, quel que soit l’organe qui ressent l’amour, l’important était d’être heureux. Un jour, à une soirée où des amis l’ont invité, il fait la connaissance de Diane, qui travaille elle aussi dans le domaine des assurances et qui adore comme lui la cuisine italienne. La complicité qui s’établit entre eux dès les premiers instants est remarquée par les gens présents à la soirée. Aussi personne n’est-il surpris d’apprendre que Denis et Diane se voient maintenant régulièrement. En quelques semaines, il est devenu éperdument amoureux de Diane et leurs séparations lui coupent littéralement l’appétit tellement elles lui pèsent, à lui et à son pancréas. Évidemment, tout son rituel amoureux, maintenant qu’il est décuplé par la passion dévorante qui l’habite, prend parfois des allures étranges étant donné que, inconsciemment, la prééminence de l’organe par lequel l’amour est ressenti apporte une touche assez particulière aux manifestations d’affection. Si Diane ne semble pas s’en formaliser outre mesure, elle est par contre hautement incommodée par l’intensité du sentiment que Denis lui manifeste. Incertaine quant au sien, elle préfère rompre plutôt que de feindre une réciprocité amoureuse dont elle ne se sent pas capable. Un soir, elle lui apprend son désir de rompre. Incrédule d’abord, Denis exige des explications que Diane, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à verbaliser clairement. Le lendemain, après une nuit cauchemardesque, il se réveille fiévreux, le corps scié par une effroyable douleur aux entrailles : il a le pancréas brisé. Pendant des mois, son médecin, en compagnie de spécialistes et de collègues qualifiés, tente de le soigner, mais c’est peine perdue. En désespoir de cause, les docteurs, à la suite des échecs répétés de tous les traitements, songent sérieusement à l’ablation pour le malheureux jeune homme qui ne parvient même plus à se nourrir. Alors que le spécialiste s’apprête à annoncer la mauvaise nouvelle à Denis, il lui présente sa nouvelle assistante. Le coup de foudre qui s’ensuit remet immédiatement le malade sur pied. Mais il doit constater désormais, à son grand dam, qu’il n’arrive plus à digérer la cuisine italienne.
– Julie Laffisch – 402 p. – 1997 – Fable amusante où l’auteur n’hésite pas à prendre de grandes libertés quant à l’anatomie humaine, tout en conférant à ses théories un lustre de cohérence qui convainc malgré tout le lecteur. C’est avec une grande sensibilité qu’est exploitée la symbolique originale et particulière de l’oeuvre.
mardi 17 mai 2022
lundi 16 mai 2022
«Respect» doit être pareil dans les deux langues
Le gouvernement de François le Gault* a finalement déposé son projet de loi 96, vous savez, celui qui suggère gentiment de faire un léger effort pour promouvoir la langue française dans la province de Québec. Entre autres, il y est question de dispenser des cours de français obligatoires au niveau collégial et d'offrir en priorité les services gouvernementaux dans cette langue.
On comprend que les anglophones de la province, incluant la communauté mohawk, se soient récriés vertement devant de tels abus qui risquent de nuire à la réussite scolaire. Dans un même souffle n'est-il pas répété que la maîtrise de la langue anglaise chez les francophones est un facteur de succès? On aura facilement compris que, lorsqu'il est question d'intolérance, la logique n'a pas voix au chapitre. Surtout pas en anglais.
Bref, un nouveau débat linguistique s'ouvre au Québec, alors que les anglophones exigent plus de respect à l'endroit de leur communauté; ce même respect qu'ils ne semblent pas disposés à témoigner pour leur part.
La manifestation était organisée par le Quebec Community Groups Network et la Quebec English School Association, entre autres. C'est la preuve que la francisation va beaucoup trop loin au Kwybek.
* Le gault, ou argile de Gault (dite parfois «argile albienne»), est une formation d’argile raide de teinte gris-bleu à gris foncé, qui s'est déposée à profondeur moyenne dans des eaux marines calmes, au cours du Crétacé inférieur. [… Il] contient souvent des nodules phosphatiques en grande quantité, dont une partie est classée comme coprolithes, c’est-à-dire un excrément minéralisé, fossilisé (https://fr.wikipedia.org/wiki/Argile_du_Gault).
Catalogue
Otto Mattick ment
Otto Mattick est boulanger dans une modeste ville de province. Dévoré par une ambition presque sans bornes, il a développé des recettes de pain particulièrement savoureuses qui, escompte-t-il, feront immanquablement sa fortune. Mais, si fortune il y a, il ne peut espérer la réaliser dans sa ville natale. Aussi, un matin, décide-t-il de plier bagage et de se lancer à l’aventure dans la capitale où, il en est persuadé, il n’aura aucune difficulté à se tailler une place. D’abord trop sûr de lui, il se fait engager dans des boulangeries où il tente par tous les moyens d’imposer ses recettes et ses idées. Ne réussissant qu’à s’aliéner ses collègues et ses supérieurs, il vivote d’un emploi à un autre. Dépité, désillusionné, il finit par se contenter d’un travail de simple boulanger dans un établissement méconnu de la proche banlieue où il besogne nuit après nuit, ayant progressivement abandonné ses rêves. Le seul moment où il se permet encore de grandioses ambitions, toutes fictives, est dans l’abondante correspondance qu’il entretient avec ses anciens amis. Véritable roman-feuilleton, ses lettres font état d’extraordinaires succès où, prétend-il, il est rapidement devenu le magnat de la fabrication et de la distribution du pain. Il n’hésite pas à utiliser la réalité afin d’alimenter sa fiction, prenant à son compte de véritables fusions entre les grandes boulangeries de la capitale. Son seul luxe étant de se payer du papier à en-tête de qualité, il n’a aucune difficulté à donner le change. Mais, un matin, en rentrant chez lui après une harassante journée de travail, il trouve une lettre du maire de son ancienne ville qui lui annonce sa venue. Incapable de cacher la vérité plus longtemps, il se résout à accueillir le maire et deux de ses conseillers dans son très modeste appartement. La déconvenue des édiles est grande : ils espéraient demander de l’argent à Otto afin de faire rénover la mairie. Or, le maire ayant engagé sa réputation et sa réélection dans l’accomplissement des travaux de rénovation, il n’a d’autre choix que de tenter, avec la dernière des énergies, de trouver l’argent. Exigeant d'Otto qu’il dépoussière ses recettes miracles, il entreprend de battre la campagne. À la suite d’un concours de circonstances, le maire se retrouve à un dîner officiel assis aux côtés d’un critique gastronomique bien connu. Il parvient à attirer l’attention du critique sur l’art d'Otto. Devenu du jour au lendemain un artisan-boulanger très couru, Otto fonde sa propre boulangerie grâce à un emprunt contracté sur les garanties du critique qui est devenu en même temps un ami. Lorsque son bienfaiteur revient lui demander une aide pour la réfection de la mairie, Otto Mattick semble quelque peu réticent.
– Alice Capitte – 294 p. – 1993 – L’auteure a développé pour cette oeuvre très originale, une structure narrative extrêmement développée, et pourtant facilement accessible pour n’importe quel lecteur.
dimanche 15 mai 2022
Sang bleu et jaune pisse
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Probablement que la raison pour laquelle l'Occident muselle la propagande russe le plus possible, c'est qu'il veut que la sienne occupe toute la place. Ainsi, il faut «blanchir» les couleurs ukrainienne afin de donner un sens favorable à la crise présente.
Il est vrai que, hors du contexte de décolonisation, la frontière entre patriotisme et droite – potentiellement extrême – est toujours ténue. À tel point que, de nos jours, lorsqu'il est question de nationalisme quelque part en Amérique du Nord, par exemple, on n'hésite pas à subodorer une forme ou une autre de fascisme. Il est vrai que les gens sont très mal renseignés depuis qu'ils ont un accès facile, via Internet, à toute l'information du monde. Or, ce dénigrement sur la base du nationalisme n'est pas appliqué dans tous les contextes. Tout dépend des intérêts propres aux élites qui nous gouvernent.
Au final, combien parmi ceux qui arborent aujourd'hui des étendards bleu et jaune savaient ce qu'était l'Ukraine avant qu'on en fasse un faux drapeau de liberté et de démocratie?
samedi 14 mai 2022
vendredi 13 mai 2022
Catalogue
On dépose le pape
Au début de la Première Guerre mondiale, un des porteurs de la litière, quoique réformé à la demande du Saint-Siège comme tous ceux qui, au Vatican, remplissent une charge pour le pape, décide d’aller faire son service militaire. Aussi faut-il lui trouver un remplaçant. Un jeune prêtre romain, d’une moralité exemplaire, est choisi par les autorités compétentes. Après une formation rapide, du fait de l’urgence de la situation, il apprend comment porter le pape sur ses épaules. Il devient donc le témoin privilégié de toutes les apparitions publiques et, du même coup, l’idole de sa famille que, bien qu’habitant la proche banlieue romaine, il ne voit plus guère. Or, s’il est un acteur, bien modeste il est vrai, des manifestations de compassion étalées par l’autorité du Vatican au sujet de la guerre qui ravage l’Europe, il est également témoin de choses plus troublantes. Ainsi, il apprend que le Saint-Siège soutient, quoique discrètement, la cause des Empires centraux contre les Alliés, préférant épauler l’Autriche catholique contre les protestants anglais, les orthodoxes russes et les anticléricaux français. Dans le même temps, alors que son sens politique s’affine au contact des tractations dont les antichambres du Vatican sont le théâtre, il noue des contacts assez troubles avec des membres de la Curie, eux-mêmes liés au corps de gardes suisses. Progressivement, le jeune ingénu se familiarise avec un certain milieu formé de magouilleurs et de débauchés. Reconnu pour sa discrétion absolue, il est souvent recruté afin d’escorter des hommes importants lorsqu’ils s’absentent du Vatican pour leurs « affaires » personnelles. Apprécié pour sa jeunesse et sa beauté, le jeune prêtre est vite appelé à se joindre aux orgies auxquelles il finit par s’adonner avec un entrain et un abandon qui l’étonnent lui-même. Au matin, alors que sa conscience le taraude, il se retrouve le plus souvent sous la litière papale et, que ce soit réalité ou illusion, il sent à chaque fois l’absolution et la grâce du souverain descendre sur lui comme entraînées par la gravité. Sa conscience apaisée, il peut alors reprendre le train des fêtes, tandis que, le jour, sa dévotion, pourtant sincère, parvient encore à toucher son entourage. Alors que l’Italie entre en guerre aux côtés des Alliés, les appuis papaux envers les Centraux doivent se faire encore plus discrets, aussi des missions sécrètes sont-elles dépêchées depuis Rome vers Vienne. Souvent requis pour « organiser » ces missions, le jeune homme ne manque jamais de fournir le personnel féminin nécessaire pour donner le change aux douaniers suisses.
– André Fusse et Esther Haszy – 698 p. – 1998 – Délaissant le style qui a fait la renommée de ces deux auteurs, ils préfèrent se pencher ici vers le roman psychologique. Le résultat, certes inattendu, demeure extrêmement intéressant. Les détracteurs ont reproché à ce roman son caractère exagérément égrillard, ce qui, paradoxalement, a aidé à sa popularité.
mercredi 11 mai 2022
Démocratie, quand tu nous tiens bien
Qui n'est pas viscéralement attaché aux principes démocratiques? Rien n'est plus efficace afin de maintenir le statu quo que ce système, une fois que ce dernier est bien dévoyé par l'argent. En exigeant des millions et des millions afin de mener des campagnes électorales, il s'opère de facto une sélection parmi les candidats, de sorte que ce ne sont pas forcément les plus compétents – et encore moins les plus honnêtes – qui sont élus. En effet, il est avéré que, dans la large majorité des cas, ceux qui dépensent le plus d'argent afin de promouvoir leur candidature sont effectivement gagnants dans les urnes. Bref, en l'état actuel des choses, une élection est une question de pognon.
Songez un peu au tout récent exemple des Philippines. En 1986, Ferdinand Marcos Ier, le mari d'Imelda, est chassé du pouvoir par une contestation populaire après des élections truquées; l'argent peut aussi servir à cela. Il faut dire que sa présidence avait été marquée par la corruption et la mauvaise gestion, ce qui avait entraîné, on s'en doute, une forte grogne populaire.
Voici que son fils, Ferdinand II, vient d'être élu à la présidence avec une écrasante majorité. Dans son entourage, on compte les mêmes clans politiques qui avaient appuyé son père à l'époque. Bref, le peuple philippin n'en a pas eu assez d'une première rincée, il lui en faut une deuxième qui risque fort d'être gratinée.
Paradoxalement, la démocratie ne sert pas seulement de paravent à la corruption et à la gabegie. Elle peut aussi masquer des dictatures particulièrement violentes, comme c'est le cas en Ukraine. Nombre d'analystes se récrient lorsque des critiques mentionnent la présence de néonazis au pouvoir à Kiev. Ils en veulent pour preuve le faible nombre de députés d'extrême droite présents en chambre. Or, ces experts semblent avoir perdu de vue l'un des traits principaux du fascisme: ce dernier n'a cure de la composition des parlements. Il se contente d'agir, comme lors du massacre à Odessa en 2014, ou au Donbass par obus interposés, avec des disparitions d'opposants, l'abolition de droits civiques et la suspension des partis d'opposition, la plupart de gauche. Ce genre de choses qui se passe avec l'aval d'un gouvernement, fût-il de prétention démocratique, est effectivement la marque de l'extrême droite.
Les peuples semblent adorer l'extrême droite. Est-ce une passade propre à certaines époques?
Peut-être.
Une chose est sûre, cela n'a rien à voir avec une situation géographique. Il n'y a qu'à constater ce qui se prépare au sein même de l'Union européenne de nos jours.
Catalogue
Nuage noir
Sur le circuit Gilles-Villeneuve, un homme s’entraîne quotidiennement à vélo. Athlétique, il aime se griser de vitesse. Chaque jour le ramène en ce lieu où, grâce à l’effort physique, il parvient non seulement à oublier, mais également sublimer, ses soucis professionnels et sentimentaux. De plus en plus aliéné dans son travail – il est cadre intermédiaire dans un bureau d’ingénieur – , il craint d’être acculé à une mise à pied aussi proche qu’inévitable. En même temps, sa femme, qu’il soupçonne à juste titre d’infidélité, menace de le quitter et d’emmener leur fils et l’essentiel de leurs possessions. Ne trouvant d’évasion que dans la pratique du vélo, il se livre à cet exercice avec de plus en plus de détermination, presque de l’acharnement, à mesure que l’étau des contraintes se referme sur lui. Cette pratique physique prend, au fil des jours, une dimension spirituelle alors que la piste, fraîchement refaite, devient son interlocuteur avec lequel il partage le fruit de ses méditations et l’essentiel de ses craintes. D’abord en son for intérieur, puis à haute voix, le cycliste entame avec la piste un étrange monologue où, à chaque kilomètre, il raconte non plus seulement ses craintes et ses troubles, mais également où il se livre tout entier, sans tricherie ni fausse pudeur. Progressivement, cet étrange rapport devient davantage intime alors que, littéralement aspiré dans un état second, le coureur a l’impression que la piste l’entoure comme le ferait un nuage noir irradiant une chaleur qu’il ne trouve plus nulle part auprès des humains. Un jour, au creux du nuage, une voix l’appelle. Il s’engage alors entre lui et cette voix lointaine un dialogue curieux où les pensées du cycliste sont anticipées par la voix qui, apparemment, écoute sa complainte solitaire depuis un certain temps. Graduellement, la voix prend corps. Les pressions extérieures le rebutant de plus en plus, le cycliste étire ses sessions d’entraînement, prolongeant le dialogue avec la créature du nuage noir. Bien qu’il soit durement éprouvé par les circonstances, son attitude devient de plus en plus sereine envers et contre tout. Alors que ses collègues et sa femme, décontenancés devant son comportement apparemment déconnecté de la réalité, songent sérieusement à le faire interner, le cycliste multiplie les escapades au cours desquelles son entourage cherche en vain à le localiser. Pendant ce temps, le personnage du nuage prodigue au coureur son réconfort, dont le principal est de venir habiter le nuage avec lui, ce que le cycliste ne peut se résoudre à faire. Alors qu’il est dépossédé de sa maison, de sa famille et de son travail, il comprend que sa liberté est même menacée. La police retrouve son vélo abandonné sur la piste Gilles-Villeneuve.
– Jules Monette – 222 p. – 1995 – Moins un récit que l’établissement d’un climat, ce roman a été annoncé par la critique comme représentant à lui seul la renaissance du « nouveau roman » québécois. Devenu un incontournable en études contemporaines, il a longtemps été l’ambassadeur de notre littérature à l’étranger.
mardi 10 mai 2022
Tuez-les tous! Dieu reconnaîtra les siens.*
Laissez-moi vous présenter Yahya Sinwar. Il est le chef du Hamas, un mouvement palestinien actif principalement dans la bande de Gaza où il résiste au sionisme israélien. Nombre de pays ont déclaré ce mouvement terroriste de ce fait, et aussi parce qu'il se réclame comme étant résolument musulman.
En conséquence, faut-il s'étonner que tout le monde, en Israël – politiciens, journalistes et autres –, appelle à l'élimination physique de M. Sinwar, que ce soient des voix de la gauche ou de la droite, pour ne rien dire du centre?
Non, bien sûr.
S'il n'en tenait qu'au sionisme le plus strict, celui qui fut développé dans le cadre du fameux «Grand Israël», il n'y aurait personne qui ne soit juif subsistant entre le Nil et l'Euphrate, entre l'Oronte et la mer Rouge.
Alors, un Yahya de plus ou de moins, vous pensez…
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| Projet sioniste du «Grand Israël» |
lundi 9 mai 2022
Catalogue
La nounou du chien malade
Les Auppell, l’aïeule, les grands-parents, leur fille et son mari, et les enfants de ces derniers, forment une famille cossue et en sont rendus à s’ignorer la plupart du temps. Dans cet univers étouffant où les parents n’arrivent plus à se faire respecter de leurs enfants, quatre générations cohabitent dans une atmosphère glaciale où les attitudes, les comportements et les façons de faire sont, semble-t-il, figées pour toujours. Le seul membre de cette famille qui tient lieu de trait d’union pour cette humanité désarticulée est le chien de la maison. Or, un jour, l’animal tombe malade. Bien que la famille s’en trouve ébranlée, personne ne pense un instant changer d’attitude, mais l’inquiétude demeure tangible. Le vétérinaire que l’on fait venir à fort prix, de peur qu’un déplacement n’empire l’état de l’animal, diagnostique une maladie assez grave exigeant des soins constants. Dans la plupart des cas, explique-t-il, le seul traitement est l’euthanasie. Mais, devant les protestations que soulève la famille, il explique que, avec un traitement coûteux, il est possible de soigner le chien. Aussi suggère-t-il d’engager une infirmière, une jeune stagiaire en médecine vétérinaire qui, à ce moment-ci, a besoin d’un travail afin de compléter ses études. Dès son arrivée, la jeune femme ne laisse personne indifférent. Fort jolie, elle charme les hommes de la famille au grand déplaisir des femmes. Si la cadette se réjouit pendant un temps de la présence d’une personne à peine plus vieille qu’elle, elle prend vite la mouche lorsqu’elle constate l’intérêt de son père pour la nouvelle venue et qu’elle commence, à l’instigation de sa mère et de sa grand-mère, à craindre pour l’héritage. L’hostilité envers l’étudiante grandit en sourdine, car le sort du chien rejette au second plan toutes les autres considérations. Cependant, dans le secret de leur coeur les Auppell attendent avec impatience le plus petit signe de rétablissement de l’animal afin de mettre l’intrigante à la porte. Or, un soir où la tension est à son comble, l’altercation éclate entre la mère et la jeune femme. Alors que l’échange devient de plus en plus virulent, le clan apprend avec stupéfaction que la jeune femme est enceinte d’un des deux hommes de la famille, mais, satisfaite de son effet, refuse de préciser lequel. De difficile, la vie dans la grande maison devient rapidement intenable. De guerre lasse, la famille accepte de donner à la jeune femme un substantiel montant d’argent afin qu’elle aille se faire avorter, qu’elle ne remette plus jamais les pieds chez les Auppell et, surtout, qu’elle garde le silence sur toute cette affaire. Comme par miracle, le départ de la stagiaire semble permettre à cette famille déchirée de reprendre un semblant de vie normale. Un après-midi qu’ils ont décidé très exceptionnellement d’aller faire des courses au chef-lieu, ils aperçoivent la stagiaire et le vétérinaire occupés à rouler une poussette devant eux.
– Marina Sionnal – 296 p. – 1990 – C’est avec une patience d’horloger que l’auteur démonte ici les rouages d’une famille dysfonctionnelle auxquels l’intrigue ne sert finalement que de révélateur, mais un révélateur dangereusement efficace.
dimanche 8 mai 2022
Tiocfaidh àr là*
Il y a, comme ça, des élections qui passent totalement sous le radar. Ce n'est pas étonnant lorsqu'une guerre qui peut tout à fait dévisser en holocauste nucléaire fait rage.
Pourtant, ce qui s'est passé en Irlande du Nord est historiquement très significatif. En effet, avec en arrière-plan un Brexit des plus impopulaires, le parti des catholiques nord-irlandais, lesquels ont longtemps constitué une minorité, est sorti vainqueur du scrutin. Certes, par une marge très mince, mais il est significatif que, afin de préserver la paix et de contrer les effets délétères du Brexit, il dût y avoir des protestants nord-irlandais qui votèrent pour le parti voulant unir l'Ulster à la république d'Irlande.
L'île d'émeraude est-elle en voie d'être unie et indépendante pour la première fois depuis un millénaire? Espérons que ce jour viendra, ne serait-ce que pour montrer aux indépendantistes de tous les pays que la patience dans l'acharnement finit par payer.
* Notre jour viendra
















