lundi 12 septembre 2022
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La gluance visqueuse
Essai décapant et satirique attaquant le monde de la sculpture, et en particulier les individus qui se prétendent des experts. L’auteur ne se cache pas – bien au contraire – pour s’afficher comme grand pourfendeur du snobisme et de l’élitisme hermétique qui entache actuellement – et peut-être depuis toujours – le monde de l’art. Il s’en prend surtout au rôle que les connaisseurs se sont arrogé, critiquant en fait leur refus systématique d’éduquer le public afin d’en affiner ses goûts en la matière. Selon lui, les critiques préfèrent de loin monopoliser la connaissance afin de s’approprier le droit unique, plein et entier de décider de ce qui ne se vendra pas, de ce qui trouvera acheteur et, surtout, à quel prix. L’auteur attaque particulièrement le rôle double et toujours ambigu de ces critiques qui servent en même temps de courtiers et d’experts. Il apporte d’ailleurs à l’appui de ses attaques quantité d’exemples prouvant que la supposée expertise de la plupart est d’autant plus douteuse que quantité de fraudes, que ce soit sur le marché de l’art ou dans le domaine muséologique, n’ont pu être rendues possibles que grâce à l’ignorance et au manque de discernement de ces experts qui, malgré tout, n’ont jamais été sanctionnés. Ainsi, l’auteur démontre que la sculpture, entre autres formes d’expression, est de moins en moins une affaire d’art ou même d’argent, mais surtout un vecteur garantissant le statut social d’une élite plus ou moins au fait, plus ou moins éduquée elle-même, mais totalement obnubilée par sa soif de pouvoir. Dès lors, cette élite ne cherche nullement à favoriser la recherche artistique, ou l’émergence de nouveaux genres, mais uniquement à perpétuer le contexte qui a permis à un groupuscule de s’approprier le monopole de l’évaluation et de la distribution des oeuvres. Sur ce chapitre, l’auteur est particulièrement acerbe lorsqu’il décrit, non comme des cas isolés, mais comme une pratique usuelle, le fait d’écarter systématiquement des vernissages et du mainstream de la sculpture de nouveaux artistes qui, bien que prometteurs, refusent de recourir aux services et, surtout, aux avis éclairés de la poignée de soi-disant critiques qui dictent à eux seuls les goûts de la masse et décident entre eux de l’orientation de la recherche artistique. À titre de preuve, l’auteur présente le cas véridique où, sous le couvert d’un prête-nom, il a exposé dans une galerie renommée des amas de silicone simplement jetés, la veille du vernissage, au hasard des présentoirs, « oeuvre » qui lui a valu des critiques dithyrambiques. Il présente en annexe une revue de presse et des lettres de félicitations signées par certains des critiques les plus en vue. L’auteur est journaliste dans un important hebdomadaire montréalais.
– Guy Aumet – 218 p. – 1996 – La plupart de ses détracteurs ont reproché au journaliste son manque de mesure quant au ton employé dans cet essai. Cependant, aucun d’entre eux n’a jamais tenté de répondre aux arguments qui y sont présentés. Comme le mentionnait l’auteur lui-même à l’émission Lecteur, sur les ondes de Radio-Canada : « Qui ne dit mot, consent. »
dimanche 11 septembre 2022
Le prochain râtelier
C'en est désormais fait de la course à la chefferie du Parti conservateur du CAnada. Elle s'est conclue par une victoire sans appel du favori, M. Pierre Poilievre, qui, dès le premier tour, a récolté plus de 68% des suffrages, laissant loin derrière celui qui était considéré comme son plus proche rival, M. John James Charest.
Quant à ce dernier, ex-chef du Parti conservateur du CAnada, en 1995, puis chef du Parti libéral du Québec (PLiQ), puis premier ministre et enfin médaillé de diamant de la reine Elizabeth, en 2012, ses admirateurs se demandent quelle sera désormais son orientation.
À date, un des rares râteliers auquel il n'a pas encore mangé est celui du Parti libéral du CAnada (PLiC). Peut-être serait-il un peu prématuré d'y tenter une percée à l'heure actuelle, puisque M. Charest est plus bleu que rouge, en ce moment. Mais il est toujours possible pour lui de recourir à une approche indirecte.
Je me demande comment il pourrait faire.
vendredi 9 septembre 2022
C'était une mauvaise blague
Hier, j'ai fait une blague à propos d'Elizabeth II, que je regrette aujourd'hui. En effet, je pensais alors que les ennuis de santé de la reine d'Angleterre, du Royaume-Uni, du CAnada et de ce qui reste de l'empire britannique, tout préoccupants qu'ils aient pu être, n'étaient que passagers. Je ne croyais pas me tromper si lourdement, jusqu'au moment où j'ai pris connaissance de son décès.
Je tiens donc à présenter mes plus sincères condoléances à la famille de la souveraine, laquelle doit se trouver extrêmement éprouvée à l'heure actuelle. En particulier son fils aîné qui, maintenant qu'il est appelé à monter sur le trône, devra cesser de jouer le rôle de grand échalas dégingandé et passer aux affaires sérieuses. Pour autant que la monarchie en soit une.
En terminant, je tiens à corriger un oubli à propos du p'tit change. Il faudra aussi mettre une autre face sur les billets de vingt dollars.
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Gène acide
L’auteur, un éminent généticien, a transposé son savoir et son expérience sur le plan des sociétés humaines. L’apparition de la vie, contrairement à certains points de vue erronés, ne relève pas du hasard. Au contraire, la constitution du « matériel vivant » est le fruit d’une hiérarchisation extrêmement poussée dont toutes les subtilités commencent à peine à être remarquées par la science génétique. Essentiellement, et grossièrement schématisée, la vie tient à l’adjonction d’éléments en apparence disparates qui, par leur combinaison, permettent de passer à des niveaux supérieurs d’existence. Par exemple, l’hérédité, sur le plan de la reproduction de tous les animaux, passe par les gènes. Or, ces gènes sont le résultat d’une lente et patiente évolution. Formant les briques dont sont faits les chromosomes, ils possèdent eux-mêmes une structure plus complexe qu’il n’y paraît. Ils sont d’abord constitués de molécules d’ADN (acide désoxyribonucléique), lesquelles se forment à partir de protéines. Ces protéines sont en retour constituées grâce aux acides aminés, lesquels sont obtenus en agglomérant, de manière précise, certaines molécules organiques. Ces dernières, enfin, sont constituées d’atomes, autrement dit de particules élémentaires, qui, dans leur état premier, ne forment que de la matière inerte. Or, les sociétés humaines ne sont pas dépourvues de ressemblance avec cette structuration du vivant. En fait, les parallèles qui s’établissent entre les deux sont trop nombreux pour ne pas attirer l’attention du philosophe. En effet, les sociétés humaines s’échafaudent suivant le même plan de complexité croissante en partant de l’individu comme unité de base – les atomes du modèle génétique – pour former des ensembles complexes où l’humanité tout entière constitue une sorte d’être vivant dont les composantes sont en constante interaction. Les amalgames, à des degrés divers, d’êtres humains forment les briques dont sont constituées les éléments de base du fameux village global. Ainsi, les individus s’unissent par paires pour former des familles, lesquelles se joignent en clans familiaux. Ces clans s’assemblent en communautés, lesquelles forment des sociétés organisées, puis des nations qui composent les cultures dont émergent les civilisations. L’interaction entre les diverses civilisations forme l’essentiel de l’expérience humaine où les conflits et la violence peuvent s’interpréter comme une mécanique interne où les organes constituent des cellules neuves à mesure que d’autres meurent. L’hypothèse de l’auteur, très provocante, veut que la véritable fertilité humaine ne soit pas individuelle. Sa capacité à transmettre les acquis aux générations à venir ne peut prendre son sens qu’à travers un projet collectif. Ainsi, l’expérience individuelle n’est jamais qu’une dangereuse illusion, alors que l’humain isolé n’est en définitive qu’un atome de matière inerte.
jeudi 8 septembre 2022
mercredi 7 septembre 2022
Démocratie à la Kiev
Le gouvernement de Kiev a prévenu le monde que, s'il devait advenir des dommages importants à la fameuse centrale nucléaire de Zaporijjiya, laquelle est en fait située à Energodar, cela aurait des conséquences désastreuses bien au-delà de l'Ukraine.
Soulignons tout de suite que nous sommes reconnaissants que ledit gouvernement consente à partager cette information vitale avec nous. En effet, depuis Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, on n'aurait jamais pu penser qu'une catastrophe nucléaire puisse avoir des conséquences délétères.
Rendons donc grâce à la sollicitude de Kiev pour sa prévenance. En effet, qu'adviendrait-il s'il fallait que, à la suite des nombreuses frappes d'artillerie, des dommages entraînent une fuite de radioactivité? À ce propos, on sait que Kiev et Moscou s'accusent mutuellement des bombardements autour de la centrale. Les médias et dirigeants occidentaux, pour leur part, hésitent quant à savoir qui, exactement, attaque ainsi une installation stratégique à haut risque pour le genre humain.
On sait également que ladite centrale est entre les mains des Russes. Alors qui tire des obus dans sa direction? Les Russes, qui aimeraient tuer leurs propres soldats, ou les Ukrainiens?
Personnellement, je pense que ces derniers estiment qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ainsi, menacer la centrale est une bonne façon de faire du chantage aux dépens de leurs prétendus alliés afin que ceux-ci accroissent leur aide à la fois militaire, économique et diplomatique.
Les principes de la guerre sont donc entrés dans une nouvelle ère. Désormais, il n'est plus nécessaire d'avoir des moyens atomiques. Il suffit de faire sauter les installations nucléaires de l'ennemi. Comme ça, tout le monde déguste.
C'est très démocratique.
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La force fait l’Union
Stanislas Lebrodkin demeure le diplômé le plus célèbre de l’université de Bielgorod. Ses prises de position bien connues l’ont mis au ban des intellectuels pendant les derniers temps du pouvoir soviétique. Réfugié en France à la fin des années 1980, il a assisté à l’effondrement du socialisme en Europe de l’Est. Considéré également à l’Ouest comme un dissident pour ses opinions, il a dû, après un bref séjour aux États-Unis, trouver refuge au Canada où ses écrits et son enseignement continuent à embarrasser l’ordre établi. Son dernier ouvrage constitue un réquisitoire décapant à l’encontre du capitalisme sauvage. Lebrodkin esquisse une étude historique étonnante et analyse, chiffres à l’appui, la qualité de vie des travailleurs dans cinq des principaux pays de l’Occident, soit les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Italie. Avec une pondération nécessaire dans le cas de l’Allemagne, qui a dû se relever de deux terribles défaites militaires, Lebrodkin démontre que les conditions de vie des plus défavorisés des pays capitalistes se sont effectivement grandement améliorées depuis le début du siècle à venir jusqu’à tout récemment. Au cours des années 1990, les contraintes de l’économie globale voient le pouvoir d’achat de la plupart des classes moyennes et inférieures se réduire. Au-delà des fluctuations du marché, que Lebrodkin relativise en fonction des cycles normaux de l’économie capitaliste, il pose la question suivante : quel a été le facteur déterminant qui a amené la classe des possédants à accepter un plus juste partage de la richesse ? La réponse de Lebrodkin en surprendra plusieurs. Certes, l’un des avantages d’un pouvoir d’achat accru se situe dans la capacité de consommation plus grande, générant ainsi des profits plus élevés. Mais Lebrodkin explique que la marge de profits peut être accrue sans obligatoirement augmenter l’éventail de produits de consommation disponibles, et donc, sans nécessairement augmenter les revenus des travailleurs. Il insiste sur le fait qu’avant la Grande Guerre, les revendications des masses laborieuses étaient universellement ignorées, quand elles n’étaient pas sauvagement réprimées. Le mécanisme déclencheur, selon Lebrodkin, a été la naissance du pouvoir soviétique et l’attrait qu’il pouvait représenter aux yeux des travailleurs. L’économie libérale devait, dans le cadre élargi de la guerre froide, prouver que les travailleurs n’avaient pas à recourir à la révolution pour améliorer leurs conditions d’existence. Ainsi, autant pour triompher sur le plan de la doctrine que pour assurer la paix sociale, les capitalistes occidentaux ont accepté de partager un peu plus équitablement la richesse. Cette nécessité s’étant évanouie, les conditions de vie des travailleurs ont recommencé à se dégrader partout dans le monde.
– Stanislas Lebrodkin – 208 p. – 1997 – Diplômé de l’université de Bielgorod en mathématiques et en macro-économie, Stanislas Lebrodkin, un ami intime de Noel Chomky, enseigne à l’université du sud de l’Alberta.
mardi 6 septembre 2022
Et cas anomie
Rien de tel qu'une bonne inflation, ou récession, ou dépression, ou une crise quelconque, ou même une guerre bien meurtrière pour que l'économie se porte bien.
C'est rassurant, quand même.
lundi 5 septembre 2022
Catalogue
Le fantasme, hein ?
Traité de sexologie à saveur humoristique où le docteur Rich Hess étudie soigneusement, avec preuves à l’appui, les fantasmes sexuels masculins et féminins. Sa recherche, étalée sur plusieurs années, lui a permis de dresser une taxonomie détaillée des thèmes se rattachant aux fantasmes de l’un et l’autre sexe, tout au moins les plus fréquemment mentionnés lors des entrevues qu’il a menées des deux côtés de l’Atlantique et qu’il considère, par le fait même, universelles, pourvu que la culture occidentale soit concernée. À partir de cette mine d’information, il se livre à une étude de contenu exhaustive ne visant rien de moins qu’à faire ressortir des constantes. Enfin, compte tenu des résultats auxquels il arrive, il dresse, en suivant en cela les dernières découvertes de la psychanalyse, la « carte comportementale » non plus d’une personne, comme cela est généralement le cas pour cette discipline, mais d’un sexe tout entier. Conscient des limites, Hess rassure ses lecteurs d’entrée de jeu à savoir que cette démarche, tout expérimentale, n’offre pas les garanties que l’on attend obligatoirement d’autres types de recherches plus sérieuses. Cependant, et malgré les réserves qu’il signale, il dresse un tableau de la psyché masculine et féminine qui offre quand même un aperçu doux-amer de ce que les hommes et les femmes attendent les uns des autres, le tout traité sur un ton humoristique qui évite soigneusement de prendre parti dans ce qui est convenu de nommer « la guerre des sexes ». Au terme de son analyse, Hess propose que le fantasme masculin dominant est fondé sur le « pouvoir extérieur ». En d’autres termes, l’homme est fasciné par l’action que son pouvoir peut exercer en dehors de son territoire personnel, alors que le mâle de l’espèce cherche à s’imposer à son entourage. À l’opposé, le fantasme féminin est celui du « pouvoir intérieur », alors que la femme est plutôt portée à assurer sa domination à l’intérieur de son territoire, qu’il soit personnel ou social. Hess, qui est avant toute chose anthropologue, explique alors que, advenant que les résultats de cette recherche soient scientifiquement exacts, ils expliqueraient en grande partie deux des réalités les plus intrigantes appartenant à l’espèce humaine. D’une part, cette complémentarité évidente entre les sexes aurait ainsi facilement garanti non seulement la survie des groupes humains, mais également leur expansion démesurée aux dépens des autres espèces. D’autre part, cette divergence dans les aires d’application des pouvoirs respectifs des deux sexes aurait inévitablement créé une pression indue sur les capacités communicationnelles et cognitives cherchant à établir des liens par-delà la barrière sexuelle et aurait ainsi mené à l’état de conflit endémique qui renvoie perpétuellement dos à dos hommes et femmes.
– Rich Hess – Première publication : 1989 sous le titre Sex so fun ? – Traduit de l’américain par Janine Neely – 608 p. – 1991 – Essai satirique davantage que rapport d’étude scientifique, cette oeuvre a au moins le mérite, sinon de faire oublier la guerre des sexes, tout au moins d’en apprécier l’aspect hautement humoristique.
dimanche 4 septembre 2022
Tout cet amour qui m'anime
Oui, oui, je sais: il y a une campagne électorale qui bat son plein, aussi serait-il plus approprié d'en parler, plutôt que de revenir sur de l'actualité périmée. Mais j'arrive de vacances et, étant en plein rattrapage, je me remets à jour en ordre chronologique.
Est-ce que le nom de Jacques Goldstyn vous dit quelque chose? Non? Alors, peut-être connaissez-vous son nom de plume Boris? Non plus? C'est que vous n'êtes pas un lecteur du quotidien montréalais Ze Gazette.
Le 30 août dernier, cette vénérable publication a affiché une caricature dudit Boris montrant un chien, tenu en laisse par une vieille dame à l'orientation politique indéfinie, urinant – le chien pas la vieille dame – sur une affiche soulignant le centenaire de la naissance de René Lévesque.
La chose a soulevé une certaine controverse, car des esprits étroits ont compris le message sous-jacent tout de travers. Comme l'a expliqué l'auteur du dessin, cela représentait l'admiration de l'artiste envers la mémoire de M. Lévesque et tout le respect qu'il lui manifestait en son for intérieur. Et, à travers lui, sans doute tous les francophones du Québec. Des choses que j'avais comprises, bien évidemment, dès le premier coup d'œil.
Tous ne bénéficient pas de la même acuité intellectuelle que moi-même ou que ce cher Boris. Les gens sont trop enclins à prendre les choses au pied de la lettre et peinent à saisir le second degré d'une œuvre picturale ou d'un texte. Tenez, autre exemple, quand je parle au quotidien des «estis de blokes sales», c'est pour exprimer tout le respect et toute l'admiration que j'éprouve à l'endroit de mes concitoyens de langue anglaise.
Et j'irais même jusqu'à dire que ce serait un honneur insigne pour moi de prouver ce profond amour qui m'anime en urinant longtemps sur leur drapeau.
vendredi 2 septembre 2022
Catalogue
L’éther sauvage
Ayant fait l’objet d’une injonction du Collège des médecins quelques mois avant sa parution, l’ouvrage dénonce avec une rare virulence le chantage éhonté et la prise en otage effective de toute la population québécoise. L’auteure, elle-même médecin généraliste, brosse dans un premier temps un historique brillamment documenté qui illustre les progrès du « pouvoir blanc ». D’abord simples leaders d’opinion avant la Révolution tranquille, les médecins occupaient une position sociale prépondérante auprès des populations rurales ou fraîchement urbanisées. Cependant, la réforme de la structure des soins de santé au début des années 1960 et la mise sur pied du programme d’assurance maladie ont donné aux médecins un énorme pouvoir. L’auteure note, non sans ironie, que les médecins se sont battus avec acharnement contre l’institution de l’assurance maladie, invoquant, entre autres, l’ingérence inqualifiable de l’État dans les affaires privées. Ils furent néanmoins prompts à reconnaître – et à capitaliser, dans tous les sens du mot ! – les avantages que cette nouvelle donne politico-sociale leur conférait. Existant déjà en tant que corps professionnel, les réformes leur ont apporté en outre une structure homogène permettant de les mobiliser en moins de quelques heures. Ainsi, que ce soit afin d’exercer des pressions sur les diverses administrations locales, régionales ou provinciales, ou que ce soit afin d’extorquer des concessions monétaires ou des privilèges de toutes sortes, les médecins ont toujours exercé une espèce de cinquième pouvoir sitôt leur mainmise sur les services de santé confirmée à l’échelle de la Province. Désormais constitués en une espèce de phratrie toute-puissante au sein de l’administration provinciale, ils sont à même de dicter leurs conditions à l’État, et à la population. Affranchis de toute conception démocratique, ils exigent, et obtiennent, un peu plus à chaque confrontation avec leur employeur. Qu’il s’agisse des subventions aux études des futurs médecins, des allégements à la tâche ou des assignations en région, ils demeurent, à l’intérieur de leur tour d’ivoire, des intouchables auxquels tout est dû sans partage. Ainsi, toute la population, et avec elle son avenir, se retrouve entre les mains d’individus sans scrupules qui, au nom de la santé publique et du mieux-être collectif, décident dans l’arbitraire des politiques actuelles et futures, n’hésitant jamais à hypothéquer l’avenir. L’insolence des « sauvages de l’éther » est poussée à un tel point qu’ils n’hésitent pas à passer de la menace à l’acte et d’aller faire carrière outre-frontière au nom d’une liberté qui leur est soi-disant refusée dans la Province qui a payé presque intégralement leur onéreuse formation.
– Rebecca Caouette – 416 p. – 1995 – Mise au ban de sa profession, l’auteure a dû, ironiquement, s’exiler afin de terminer sa carrière à l’abri des polémiques et des tracasseries. Revenue depuis peu au Québec, elle a repris le flambeau de la contestation avec énergie.
mercredi 31 août 2022
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L’emprunt digital
Marx mentionnait la notion de mondialisation des marchés dans le Capital, ouvrage marquant paru en 1871. Cette conception de la mondialisation des marchés était fondée sur l’accès des puissances industrielles (l’Europe occidentale, les États-Unis et, dans une moindre mesure à cette époque, le Japon) à des débouchés commerciaux. Ce qui a changé au cours des dernières décennies est la rencontre du capitalisme, axé sur le secteur tertiaire au sein des puissances industrielles, et des nouvelles technologies de communication. Il est faux, selon l’auteur, de prétendre que les échanges commerciaux ont connu une mutation profonde au cours des dernières années. Avant que les technologies de transport n’arrivent à déplacer, de façon économique, les produits d’un continent à l’autre, et ce, en quelques instants, les échanges commerciaux resteront à peu près ce qu’ils étaient à l’époque de la machine à vapeur. Ce qui a connu une profonde mutation en l’espace d’une génération, et que l’on a abusivement étiqueté « mondialisation des marchés », est un processus tout autre. Il ne s’agit pas des produits du capitalisme, mais bien du capital lui-même qui s’est mondialisé. Ainsi, la numérisation des données financières et, partant, de l’argent lui-même, a entraîné deux conséquences majeures pour le monde économique, mais aussi politique. D’une part, l’argent s’est dématérialisé, et en conséquence il n’est plus important aujourd’hui de savoir qui possède physiquement l’argent. Ce qui importe désormais dans le rapport de force mondial est de détenir le contrôle sur les réseaux par lesquels sont acheminées les informations. Sur ce chapitre, les États-Unis, qui ne possèdent même plus la meilleure base industrielle, gardent malgré cela l’avantage. D’autre part, l’argent a vu sa temporalité affectée lorsqu’il a fait le saut dans le cyberespace. Autrefois prisée pour son incorruptibilité sous forme d’or, la valeur-argent est devenue extrêmement éphémère depuis qu’elle a la possibilité de se déplacer à la vitesse de la lumière. Ce phénomène récent entraîne des conséquences très graves pour les nations en voie de développement dont les visées politiques peuvent ne pas correspondre avec celles de la « réseaucratie ». Maintenant que les économies nationales peuvent voir le tapis financier leur être tiré sous les pieds en quelques secondes, le contrôle exercé par les pays industrialisés s’est transformé en mainmise politique quasi absolue. Par le fait même, l’endettement des économies nationales est devenu le meilleur moyen de s’assurer une coopération politique totale et absolue de la part du Tiers-Monde.
– Paul Laintaire – 440 p. – 1993 – Autrefois journaliste à Antenne 2, l’auteur s’est rapidement impliqué, à la suite de ses nombreux reportages à saveur économique, sur la scène politique nationale et transnationale. Professeur d’économie à Paris V, il est devenu depuis une figure marquante de la remise en question du nouvel ordre mondial.
lundi 29 août 2022
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L’effet seyant
Depuis les théocraties des origines, jusqu’au républicanisme, les systèmes politiques que se sont donnés les sociétés ont tous présenté des caractéristiques uniques et parfois étonnantes. Depuis les années 1960, la tendance veut que les électeurs se soucient moins des débats de fond que de l’image que projettent les dirigeants. Ainsi, présidents et premiers ministres peuvent désormais être prévaricateurs, concussionnaires et fornicateurs, cela n’émeut plus guère l’opinion publique. Par contre, que d’encre fait couler une nouvelle coiffure, une nouvelle garde-robe de costumes dernier cri ou un mot intelligemment placé et répété ad nauseam. L’important en politique contemporaine n’est plus tant ce que sont les dirigeants, mais bien plutôt ce de quoi ils ont l’air. Cette nouvelle tendance dans la gestion des sociétés modernes a donné naissance à une nouvelle profession : l’imageur. Désormais, le programme politique de tout un parti, fût-il de droite ou de gauche, pèse moins lourd dans la balance, le soir du vote, que le talent d’un bon tailleur ou que l’imagination d’un scripteur hors pair. Des exemples sont apportés afin d’illustrer le propos. Certains des grands chefs d’État de la seconde moitié du XXe siècle sont ainsi analysés en fonction, de leur habillement. Qu’on remarque le cheminement assez étonnant du « complet sombre » de John F. Kennedy qui, bien que demeurant dans les mêmes tons, a connu avant et après son accession à la présidence une transformation dans la coupe et dans le style qui en a fait une référence dans le domaine. Dans la même veine, on note un phénomène analogue en France, alors que les complets de François Mitterand ont été taillés selon une coupe extrêmement stricte, mais dans des tissus de plus en plus lustrés à mesure qu’il se rapprochait de l’Élysée. Enfin, mais dans un sens tout à fait à l’opposé, notons l’évolution dans l’habillement de Mohandas Karamchand Gândhi qui, au début de sa carrière, ne sortait jamais de chez lui sans un austère complet à l’occidentale, mais qui, pendant sa croisade contre l’occupation étrangère, a changé totalement son habillement. Enfin, un dernier exemple tiré des très nombreux qui émaillent l’essai, notons au passage le treillis de Fidel Castro qui lui a conféré, pendant des décennies, une crédibilité à toute épreuve. En guise de conclusion, l’auteur demande de quelle maturité politique il peut être question dans des sociétés où le vote se dirige là où on agite la pièce de tissu idoine, et, surtout, ce qu’il incombe de faire afin de mener la chose politique vers un niveau de réalisation plus accompli.
– Hercule Hannoum – 506 p. – 1988 – Politologue fétiche de la jeune génération, l’auteur est retourné vivre dans sa Tunisie natale après avoir connu une brillante carrière universitaire européenne. Défenseur des droits des plus démunis de son pays, il n’a pas cessé d’être le critique intransigeant de toute une classe politique.

















