vendredi 4 février 2022

Catalogue

 

Excusez-moi de me demander pardon


Dans un bureau du ministère des Postes, un naïf prénommé Hercule sert de tête de Turc à ses collègues. Non seulement prennent-ils un malin plaisir à se moquer de lui à chaque occasion qui leur est offerte, mais, en plus, ils ne se gênent jamais, du plus impitoyable à la plus timorée, pour lui faire subir quantité d’avanies toutes plus humiliantes les unes que les autres. Hercule, virtuel reclus au milieu de la grande ville, vit seul entouré de ses trois chats et, surtout, des portraits des plus grandes voix de l’opéra. Tous les soirs, il se laisse bercer par leurs prestations les plus brillantes et, à l’occasion, parvient à échapper de la sorte à sa morne existence. Parfois, le fantôme de Caruso ne dédaigne pas lui rendre visite, que ce soit pour prendre le thé, pour sérénader Hercule ou, plus prosaïquement, pour le sermonner et tenter de lui inculquer un peu d’agressivité afin que son entourage cesse de profiter de sa bonté et de sa candeur. Mais les remontrances et les cajoleries restent sans effet, et Hercule, entre deux envolées, poursuit sa vie immuable. Un jour, un événement incroyable vient perturber cette existence réglée comme du papier à musique : Hercule remporte une forte somme à la loterie. Sa discrétion naturelle aurait sans doute préféré passer l’événement sous silence, mais, sa photo ayant paru en première page des journaux, il devient, du jour au lendemain, une célébrité. À son travail, les choses ont grandement changé et sa nouvelle notoriété, combinée à sa fortune non moins récente, lui ouvre des portes qui lui étaient inaccessibles. Tandis que son comptable le presse d’investir son argent dans des placements sûrs. Caruso, pour sa part, le supplie de dilapider sa fortune, d’aller voir le monde et tout ce qu’il a à offrir. Même la tentation d’aller entendre les grands opéras ne parvient pas à l’ébranler. Au contraire, ayant pris sa décision, Hercule préfère offrir son aide pécuniaire à ses collègues qui acceptent avec empressement de se prévaloir de prêts sans intérêt. Seule compensation pour lui, Hercule ne demande qu’un « petit service » à ses débiteurs, sans préciser lequel. Au fil des semaines, on assiste à une procession dans son bureau où à peu près tout le monde vient étaler sa vie et ses problèmes devant celui que, hier encore, ils traitaient avec le plus profond mépris. Très rapidement, Hercule tient sous sa coupe la plupart des membres de son service, y compris son directeur et le supérieur de ce dernier. Du centre de la toile qu’il a ainsi tissée, il commence alors à manipuler son milieu de travail avec un art consommé, dressant les uns contre les autres les gens qui jusque-là s’étaient ligués contre lui. Devenu en quelque sorte le maître inconditionnel de son univers, il commence alors, avec la même imperturbable attitude, à régler les comptes accumulés au fil des ans avec, en secret, l’appui enthousiaste de Caruso qui vient désormais lui servir son thé.


 – Sébastien Tousseul – 318 p. – 1996 – Combinaison particulièrement réussie de récit fantastique et de tranches de la vie ordinaire, ce roman parvient, avec un rare équilibre, à créer un univers bicéphale, à la fois drôle et tragique.

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